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La relation entre psychisme et cancer


Introduction

Roland Bugat

"Il y a de moins en moins de place pour les désordres du corps et de l'esprit dès qu'ils ne sont pas accueillis par nos appareils de mesure." Didier Sicard, L'alibi éthique, Plon 2006

La compréhension d’une maladie que les faire-part de décès affublent du qualificatif de “longue et douloureuse” qui mérite celui de sournoise, mobilise de fortes énergies. La connaissance des mécanismes intimes du fonctionnement organisé du corps progresse, la biologie moléculaire contribue à l’identification du langage des cellules, les nano-sciences annoncent l’exploration du vivant à l’échelle des atomes. Pour autant le mystère demeure et contribue au maintien d’un questionnement, d’une inquiétude récurrente, peut être irrémédiable parce que de nature ontologique.

Le cancer est un agissement asocial de la norme biologique. Face à la formidable envie de vivre des cellules cancéreuses habiles à trouver dans leur environnement les moyens d’assurer leur immortalité délétère, cette poussée vers la mort suppose-t-elle une disposition secrète, voire l’assentiment de son hôte ? Qui donne le signal de ce débordement insurrectionnel, susceptible à tout instant de se produire en chacun d’entre nous ?

De gauche à droite et de haut en bas : Bernard Hoerni, Julien Weisbein, Jackie Brunet, Étienne André, Patrice Guex, Dominique Bordessoule, Simon Schraub, Éric Bui, Fabienne Biville, Antoine Spire, Marie-Charlotte Le Goff, Dominique Authier, Laurent Schmitt, Karine Faure, Virginie Rouch ; Charles Aussilloux, Bernard Desclaux, Jorge Alberto Costa e Silva, Hélène Sancho Garnier, Asumpta Company, Arlette Maret ; Sauveur Ferrara, Sylvie Dolbeault, Annie Hubert, Huguette Vigneron-Meleder, Roland Bugat, Jean Pierre Armand et Xavier Patier.

Chaque jour, l’appellation “cancéreux” désigne celui qui est atteint d’un cancer, mêlant malencontreusement le sujet et l’objet. Parce que la maladie surgit toujours dans une biographie, l’hypothèse qu’il existe un continuum singulier allant de l’ordre psychique à l’ordre somatique ne peut être écartée. Pour autant que tout ce qui est vrai soit vérifiable, la médecine ne peut conclure à l’inexistence de ce qui n’est pas mesurable. Le vivant possède son identité, le psychique lui imprime l’originalité de son expression. Le psychique est un système complexe et fragile d’interactions qu’en retour la maladie, comprise au sens organique courant, peut perturber.

Convictions et démonstrations scientifiques doivent se respecter, s’associer, réfléchir ensemble pour qu’une personne souffrant d’un cancer- ou de toute affection mettant en péril son avenir- ne se réduise pas à un corps biologique, pour que l’humain ne soit pas, dans sa condition de malade, non seulement confronté à sa précarité, mais de surcroît, conduit à fournir des preuves de sa dignité.

C’est là le sens de ce que nous avons souhaité impulser au cours de ce séminaire : éviter une « double peine ». Permettre une prise de distance critique et constructive susceptible d’amener des changements dans les manières d’être, de faire et d’organiser qui complètent et renforcent les avancées cognitives et leurs applications produites par les sciences biomédicales, pour le bénéfice du malade dans le plein respect de son individualité.

Le thème de ces Entretiens du Carla est apparu tout particulièrement pertinent au moment où s’élabore la création de la Clinique Universitaire du Cancer sur le site toulousain du cancéropôle.

Laurent Schmitt

Pour le patient, la relation entre psychisme et cancer va de soi. Le vécu intime de l’apparition d’un cancer s’accompagne toujours des mêmes questions : pourquoi moi, pourquoi maintenant, ai-je commis une faute ou une erreur? À ces questions l’individu répond dans son fort intérieur en faisant intervenir la prédisposition familiale. Un investissement exagéré dans le travail, des prises de risques professionnels ou personnels, par le tabac ou l’alcool.

Le temps des causalités linéaire est dépassé. L’abord des relations entre psychisme et maladie cancéreuse, selon un principe de causalité ou de conséquences ne peut plus être à l’ordre du jour. De nouveaux questionnements se font jour. Ils concernent les intrications, les associations, les substitutions dans le temps entre des évènements psychiques et la maladie cancéreuse. Actuellement, différentes étapes de cette maladie peuvent être perçues comme des traumatismes psychiques. Le fait traumatique s’exprime par des pensées intruisives, des phénomènes de flash-back, de reviviscences mnésiques, des symptômes neurovégétatifs. Dans d’autres circonstances, la maladie cancéreuse s’accompagne d’anxiété, de dépression, de conduites addictives, de modifications du caractère ou des comportements. Ces associations entre phénomènes psychiques et maladie organique influencent le respect des traitements, le suivi au long court, la qualité de vie.

L’annonce d’un premier diagnostic ne se superpose pas à l’annonce d’une extension ou d’une métastase. Certaines consultations d’annonce sont formalisées. Mais il faut tenir compte d’une dynamique relationnelle où beaucoup d’éléments sont non-dits ou tus. Ils concernent le sens de l’existence, l’angoisse de la mort, la place du sujet parmi ses proches et sa famille, la crainte de l’isolement ou de l’abandon. Il existe donc une asymétrie relationnelle. Le thérapeute fournit des informations précises, techniques, concernant les traitements, les explorations, les protocoles. Le patient a des attentes, peu exprimées souvent, vivaces, concernant la crainte d’une mise à distance par l’entourage ou d’un ostracisme lié à « une longue et douloureuse maladie ». Un diagnostic de cancer amène peu ou prou la notion d’une borne ou d’une limite dans la temporalité de l’existence. Plusieurs comportements peuvent se manifester: un souhait de profiter au mieux du temps restant. D’autres développent une appétence relationnelle, un désir de communiquer, d’exprimer des émotions. Cette avidité relationnelle cherche à combler le discret mouvement de recul, la perception d’un évitement de la part des proches, parfois l’abandon pur et simple.

Il semblait donc indispensable d’approfondir des positions consensuelles à priori. Généralement, tout le monde s’accorde pour prôner un partenariat entre deux disciplines et défendre un travail commun. Dans le quotidien, des divergences assez profondes se manifestent. Le monde cancérologique a fait progresser l’espérance de vie des patients, leur qualité d’existence grâce à une médecine scientifique et technologique. Le monde psychiatrique a isolé un certain nombre d’affections mentales associées, mais aussi des dimensions plus subtiles comme le besoin de réflexion sur le sens de l’existence à l’approche de la mort, l’appétence relationnelle, l’absence de maîtrise sur la temporalité. Il ne va pas de soi d’intégrer ces deux domaines dans une pratique quotidienne. Cependant, cette conjonction représente autant le désir des patients que la vision de l’unité corps-esprit. Mettre en tension, réfléchir, oeuvrer pour une amélioration, revient à agir comme l’évoque un vers de Rainer Maria Rilke :

"Deux solitudes se protègent, se touchent et se saluent l'une l'autre".

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